Marc Dray, artiste sans le vouloir et "solitaire sociabilisé"

Découvrir Marc Dray, c'est d'abord entrer dans un univers singulier qui tient autant du merveilleux de l'enfance que du surréalisme...car ne vous y trompez pas : derrière la carapace d'un apparent misanthrope, se cache un écorché vif avec un grand coeur.
Portrait d'un bavard qui se demandait en début d'interview s'il allait bien pouvoir m'aider en répondant à mes questions...



Si tu devais te présenter...

Je me suis retrouvé artiste sans le vouloir, sans avoir décidé de l'être ou me dire un jour "Tiens je vais faire les Beaux-Arts". Je m’exprimais depuis pas mal de temps par le dessin. Et puis j'ai eu besoin de faire du différent, alors je cassais des meubles, je détournais des instruments de cuisine, un peu comme un casseur qui n’était pas content du monde, pas satisfait des objets qui l'entouraient. 
J'avais envie d'en créer d'autres et de continuer. 

Ce sont souvent des femmes qui m’ont encouragé, elle devaient me trouver touchant, il y avait peut-être un côté « protection filiale » car c’étaient souvent des femmes plus âgées…
On m'a poussé à faire des expositions, c'était une catastrophe : je n'étais pas bien, je ne voulais pas y aller, un peu comme un enfant qui va à l'école et qui pleure avec son cartable sur le dos avant de rentrer. Puis cela a été de mieux en mieux avec les premières ventes, surtout celles qui venaient de gens que je ne connaissais pas. Quand c’est maman ou grande soeur qui achète, il peut y avoir un soupçon de pitié ou d'encouragement. Mais quand quelqu'un que tu ne connais pas t'achète une oeuvre, ça veut dire en principe qu’il aime...surtout si cela a un certain prix.

Tout cela m'a appris à avoir confiance en moi et convaincu que des gens m'aimaient un peu, voire beaucoup. Petit à petit, ce sont les autres qui m’ont défini comme artiste.


J’ai un problème de définition avec ce que je fais : est-ce de la sculpture, du ready-made, du détournement, du dada…? Je sais pas et je m’en fous car j’ai jamais aimé les étiquettes, mais en France il faut coller des étiquettes à tout le monde ! On fait ce qu’on a besoin de faire, sans trop y réfléchir.

Et comme je suis quelqu'un de complètement cérébral à 200% et que j'ai besoin de sens dans ce que je fais, j’ai réalisé des expositions avec un thème bien précis, toujours avec ce besoin d’aller contre ce qui devrait être. Par exemple, une chaise n’est pas une chaise ou un presse-purée n’est pas un presse-purée.

Il faut réinventer l'histoire et donner un scénario à un objet, un truc pour le faire partir sur une nouvelle histoire.


Les expositions et les contacts avec les gens m’ont aidé à m’accepter un peu plus.

Tout ça me permet de m'échapper un peu de ma solitude probablement…c’est pas une thérapie pour une maladie, mais c’est contre ma pathologie : je suis un solitaire négatif à la base, un solitaire noir. Alors que j’ai besoin qu’on m’aime comme tout le monde, mais quelque part je refuse cet amour…donc je me focalise sur mon univers, et à force je finis par considérer les objets comme mes amis. 
Mais attention j’ai aussi des amis, je ne suis pas que pathologie !


Paradoxalement, plus j'ai rencontré des gens qui m'ont fait sortir, plus j’ai réussi à devenir presque superficiel. Jouer les mecs à l’aise, c’est une forme de protection en quelque sorte. J'aime bien les gens qui ont de l’esprit, les gens très fins qui jouent avec les sentiments, pas méchamment mais qui sont en représentation…je trouve très distrayant d'arriver à tenir le niveau avec des gens qui sont très doués pour manier la dérision avec aisance et brillance.
J'ai reçu une éducation très spirituelle avec un père qui était un grand intellectuel, on maniait l’esprit régulièrement à la maison et cela vous amène très haut dans ce jeu de superficialité, de double langage intellectuel…ça m'a amusé un certain temps. Et puis ça vous permet ce luxe de ridiculiser les imbéciles, ces gens qui se prennent au sérieux, qui croient qu'ils sont quelqu'un et me le font sentir…là c'est la cerise sur le gâteau, la jubilation.

Maintenant, il me faut des projets sinon je m’ennuie très vite. Je suis encore un grand romantique, j'aime bien aller sur la plage et regarder la vie, comme un contemplatif. Mais au bout d'un certain temps, j'ai un poème avec une sculpture dans la tête !


Je suis content quand des gens viennent et m’achètent quelque chose, c'est bien pour mon existence personnelle parce que j'ai l'impression que ce que je produis et ce que je fais peut apporter quelque chose aux autres. Je fais ce qu’il faut pour…sinon je suis plutôt quelqu’un de contradictoire qui a besoin des autres sans en avoir besoin, et puis comme dirait je ne sais plus qui, je suis un « solitaire sociabilisé ». Et j’ai probablement beaucoup d’amour à donner.



D'où viens-tu ?

J'exerçais un métier commercial dans les aciers spéciaux. Un jour j'ai été expulsé de mon atelier à Paris, il a fallu que je trouve autre chose et je suis arrivé ici.

Quand j'ai dit dans mon milieu parisien que j’allais à Dieppe, il y avait un déficit de géographie : les gens situaient la ville au niveau de Dunkerque ! Et Dieppe n’avait pas cet attrait pour les gens qui achètent aujourd'hui une résidence secondaire parce qu’ils n’ont pas les moyens d’en avoir ailleurs, qui se la pètent et après, ne sont pas contents, parce qu’ils ne se sentent pas chez soi et qu'il faut faire avec ceux qui y habitent en permanence…



Pourquoi Dieppe ?

Ce qui me plaît déjà, c'est que c'est à la fois une ouverture extraordinaire pour les gens qui vivent ici, et pour les gens qui viennent de l'extérieur et découvrent la ville. Il y a un imaginaire à Dieppe : ça fonctionne un peu comme si la ville avait une identité ou n'en avait pas, et moi j'aime bien les contradictions, j'aime bien les oxymores.

Je ressens Dieppe comme une impasse et en même temps comme quelque chose qui doit aboutir. Cela fait vingt ans que j'y suis, et j'ai l’impression qu’il y a des tas de possibilités.

Si on rentre dans ce truc qui ressemble à une impasse et qu'on se dit « il y a des choses à faire, mais il va falloir que je dépense une énergie à ouvrir des portes que je pense fermées, pour aller voir des gens que je pense rebelles à mes idées… » ou si je me dis par exemple : « ça va pas, parce que l'autre là-bas il dit des choses méchantes sur untel, et puis ils se bouffent le chignon, et puis c’est des luttes d'ego, des luttes de pouvoir et je m’évertue pendant des années à faire des trucs et ça ne marche pas parce que j'ai des retours de bâton »...peut-être vaut-il alors mieux ne pas se poser de questions, faire les choses naturellement, et les choses devraient se débloquer naturellement !


La cour du comicile-atelier de Marc, 4 rue Béthencourt à Dieppe

Qu’est-ce qu’on trouve à Dieppe et pas ailleurs ?

C’est une atmosphère.

Je vais dire une banalité, plus banal tu meurs : c'est la mer, les paysages, c’est le vent.
Quand tu pars d’ici, rue Béthencourt, et que tu te diriges vers la plage, les jours de grand vent tu ne peux pas avancer et tu as l’impression d’être un ballot de paille. J’aime le vent qui me frappe. C’est pas le vent des cerfs-volants…

Il y a une espèce d'énergie souterraine ici, Dieppe c’est pas une ville pépère, c’est une ville difficile. En comparaison, Veules-les-Roses, ça m’emmerde, tout est léché.

Ici, il y a des choses qui se font, des choses qui ne se font pas, des choses à l'abandon. Il y a des choses en réflexion, ça fait partie du paysage et puis ça traîne...

Donc on ne sait pas trop comment faire et il faut faire avec !


Quand je suis arrivé ici en 2000, j’ai été frappé par la lutte des classes.

Ici, c’est le quartier du bout du quai, un quartier de pêcheurs. En 2000, il y avait encore beaucoup de pauvreté voire de misère. Et dans le centre-ville il y avait des bourgeois, petits commerçants bien rangés et bien installés. Et puis les autres, qui souffraient mais qui étaient là depuis des années et ne s'en rendaient pas compte, ils avaient pas eu de bol et ne se posaient pas la question.

Je ne sais pas si tout le monde en a conscience, mais je pense que l’on vit dans une des villes de France qui a le plus de compréhension sociale pour les gens qui ont peu de chance dans la vie.
Certains en ont conscience et le défendent, et ils ont raison. Tout le monde n'est pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche, et c'est ce qui m'a qui plu à Dieppe : on n'est pas dans un film de bisounours ni dans un ghetto de gens aisés, et c’est ça la vie.
Certains ont eu de la chance, d’autres pas et ont été frappés par le malheur. 

C’est peut-être idiot ce que je vais dire, mais c’est une ville qui a un passé de souffrance, je le ressens comme ça. Au VIIIe siècle, on trouvait des gens qui n'avaient rien pour subsister et qui cassaient des galets. Ils vivaient dans ce qu’on appelle les gobes, ces grottes dans les falaises, c’était d'une dureté invraisemblable. Ce qu’on peut ressentir aussi, c’est qu’il y a des gens qui sont dans des impasses et se réfugient dans l’alcool, enfin tout ça dégage une certaine violence, c’est terrifiant. 

Ascenseur pour une trompette de jazz

Je ne pourrais pas vivre dans une ville aseptisée, où il n'y a pas de déchirure.
C’est ça qui est intéressant finalement, pour quelqu'un qui est romanesque ou qui est artiste dans tous les sens du terme, et qui ne peut pas envisager un petit bonheur tranquille sans remise en question, en se disant « qu’est-ce que je fais là, qui suis-je, où vais-je ?… »

Il y en a qui ne se posent pas de questions, ils ont une vie tracée : leur maison, leur carrière, pas de problème avec les enfants...Tout ça c'est en train d'être bouleversé parce que le monde change et que ce n'est pas aussi évident. Avant, on avait des parcours où l'on était sûr de soi, on avait des raisonnements logiques implacables, on avait un avis sur tout et on ne doutait de rien. C’est en train de basculer, même s’il y a toujours des donneurs de leçons qui disent "il faut faire ça, car ça ne va pas...", alors qu'en fait on est dépendant des uns des autres et la vie en collectivité, ce n'est pas simple du tout. Les gens, au lieu d'oublier leurs différends, ne voient que leurs intérêts personnels.

Un jour on arrivera peut-être un jour à mettre à l'honneur l'intérêt général, mais pour cela faut d'abord dialoguer entre les uns et les autres, et puis ensuite faire amende honorable sur soi, s'oublier un peu pour essayer de voir un consensus. C'est très compliqué...



Ce qui me plaît à Dieppe, c’est ce mélange des genres et cette fuite vis-à-vis de cette chose aseptisée où tout va bien dans le meilleur des mondes...Non, ça ne roule pas tout seul, partout il y a des souffrances particulièrement ici sous un climat rude. Et ça fait vivre la déchirure. Elle vibre. C’est béant, ça donne mal au ventre, ça donne mal à l’âme. Quelque part, il y a de l’espoir. L’espoir qu’elle se referme aussi, quelque part.

Intrinsèquement, Dieppe a en elle-même les moyens de vivre. On n’a pas besoin de gens plus intelligents que tout le monde qui vont faire des réunions ou des trucs en disant « pour faut sauver Dieppe, il faut faire ci ou ça ». Je ne remets pas en cause des initiatives individuelles et collectives, mais il me semble que Dieppe est comme un arbre : elle est déchirée, elle souffre, mais ne cherchons pas absolument à aider Dieppe, elle peut s’aider toute seule aussi sans trop de gens pour se poser des questions.  

Alors faut-il attendre les bras croisés qu’il se passe quelque chose ? Peut-être que ça peut venir du Ciel aussi...plaisantons un peu !


Le Messie à point d'heure

Dans l’ancien monde, il y avait encore un côté maupassien : présidents, notaires, médecins…bref, le haut du pavé et des commerçants qu'on appelle des notables d'une petite ville.
Et puis après le peuple, le "bon peuple"...sachant que depuis un certain temps, il y a de moins en moins de travail pour tout le monde suite à la fermeture des usines à partir des années 90 - depuis la mondialisation en fait - et cela a entraîné beaucoup de pertes dans la classe prolétaire qui travaillait avec le port.
Et puis ce n’est pas une ville universitaire, donc si les jeunes restent et veulent vraiment trouver quelque chose qui leur convienne, ils doivent aller voir ailleurs pour rencontrer des gens.

La déchirure à Dieppe évolue tous les jours. Si certains jours, cette blessure peut sembler une impasse, demain ce ne sera peut-être pas le cas parce qu’il y aura des humeurs, le vent ou telle espérance qu'on aura rencontrée au camp de la rue…enfin je ne sais pas !

L'orgue contre les barbaries


Pour visiter la galerie de Marc, rendez-vous au 4, rue Jean-de-Béthencourt (Quai Henri IV) tous les week-ends de 14h à 18h. Vous pouvez aussi téléphoner au 02 35 06 19 16. 

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